Aux sources du cri : le psaume 22 et les Évangiles
La formule « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » ouvre le psaume 22 de la Bible hébraïque. Dans son contexte, il ne s'agit pas d'une maxime abstraite, mais de la parole d'une personne accablée : elle se sent seule, incomprise, menacée et pourtant elle continue de s'adresser à Dieu. Ce détail est décisif : même lorsque le lien paraît rompu, la prière maintient un fil de relation.
Les Évangiles selon Matthieu et Marc placent ce cri sur les lèvres de Jésus au moment de la crucifixion. Matthieu rapporte « Eli, Eli, lema sabachthani ? » ; Marc propose une forme proche, « Eloï, Eloï, lema sabachthani ? ». Ces mots sémitiques sont ensuite traduits par les évangélistes : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
La proximité avec le psaume 22 est volontaire et a nourri une immense tradition de lecture. Mais réduire cette phrase à un seul sens serait trompeur. Elle peut être entendue comme un cri de détresse réel, comme une référence scripturaire, comme la prière d'un juste persécuté ou comme plusieurs de ces dimensions à la fois.
Pour beaucoup de lecteurs, croyants ou non, sa force dépasse le cadre religieux : elle met des mots sur l'expérience universelle d'être confronté à une souffrance qui paraît injuste et à laquelle aucune réponse immédiate ne vient.
Ce que les textes disent réellement
Quelques repères aident à distinguer l'origine de la phrase, son cadre narratif et les interprétations qui lui ont été associées.
| Repère | Ce qu'il faut retenir | Pourquoi cela compte |
|---|---|---|
| Psaume 22, verset 1 | Le psaume commence par un cri d'abandon, dans un texte initialement rédigé en hébreu. | Le texte donne une voix à la détresse au lieu de la dissimuler. |
| Suite du psaume 22 | Après la plainte, le psaume évoque la mémoire d'une aide reçue, puis s'ouvre vers la louange et la communauté. | Lire le psaume entier évite d'isoler le désespoir de son mouvement global. |
| Matthieu 27,46 | L'Évangile rapporte le cri de Jésus sous la forme « Eli, Eli, lema sabachthani ? ». | Le récit relie explicitement la crucifixion au langage des psaumes. |
| Marc 15,34 | Marc donne une formulation voisine : « Eloï, Eloï, lema sabachthani ? ». | Les variantes rappellent la transmission de paroles issues d'un contexte linguistique sémitique. |
| Interprétation | Les Églises, les théologiens et les chercheurs ne s'accordent pas tous sur une lecture unique. | Il est plus juste de parler de lectures complémentaires que d'une explication définitive. |
Les numérotations des psaumes peuvent varier selon les traditions bibliques : le psaume 22 est notamment numéroté 21 dans la tradition grecque ancienne.
Les grandes interprétations à travers les siècles
Dès les premiers siècles du christianisme, ce cri a suscité une question majeure : comment comprendre une parole d'abandon adressée à Dieu par Jésus ? Une lecture importante y voit l'expression de sa pleine humanité. La faim, la peur, la douleur et la solitude ne seraient pas contournées : elles seraient traversées jusque dans leur profondeur.
D'autres interprétations soulignent le lien avec le psaume 22. Dans cette perspective, le début du psaume ne doit pas être séparé de sa trajectoire complète : plainte, mémoire de la fidélité de Dieu, puis élargissement vers l'espérance. Certains lecteurs estiment ainsi que les premiers mots peuvent évoquer l'ensemble du psaume. C'est une interprétation féconde dans la tradition chrétienne, sans permettre à elle seule de résoudre tous les débats historiques ou théologiques.
Au Moyen Âge, dans les prédications, les récits de la Passion et les représentations de la crucifixion, la scène nourrit une méditation sur la compassion : Dieu ne serait pas étranger à la souffrance humaine. À l'époque moderne, les lectures se diversifient davantage. Les approches historiques étudient les textes et leurs langues ; les lectures existentielles interrogent le silence de Dieu ; les croyants y cherchent une parole capable d'accompagner les nuits de la foi.
La littérature, la peinture, la musique et le théâtre ont aussi donné forme à cette expérience de déréliction. Il ne s'agit pas toujours de citer le verset, mais de représenter un être humain face à l'absence, à l'injustice ou à un monde qui ne répond pas. Cette permanence artistique montre combien le thème touche une question humaine durable.
Deux manières de lire ce cri, sans les opposer
La phrase peut recevoir plusieurs niveaux de lecture. Les opposer rigidement ferait perdre une part de sa profondeur.
Une lecture historique et littéraire
- Le cri reprend les mots d'un psaume de lamentation connu dans la tradition juive.
- Il s'inscrit dans le récit de la Passion tel qu'il est construit par Matthieu et Marc.
- Il invite à lire le psaume dans son ensemble, son vocabulaire et son contexte.
- Il reconnaît que la recherche historique laisse subsister des questions ouvertes.
Une lecture spirituelle et existentielle
- Le cri donne une place légitime à celui ou celle qui ne ressent plus de présence divine.
- Il peut exprimer la solidarité de Jésus avec les personnes humiliées, endeuillées ou isolées.
- Il autorise une foi qui ne masque pas la révolte, la peur et l'incompréhension.
- Il rejoint aussi les personnes non croyantes confrontées à une perte radicale de sens.
Angoisse spirituelle, crise de foi ou souffrance psychique ?
L'angoisse spirituelle désigne un bouleversement du rapport au sens, à Dieu, aux valeurs ou à la place que l'on occupe dans le monde. Elle peut apparaître après un deuil, une maladie, une séparation, un traumatisme, une injustice ou une période d'épuisement. Elle prend parfois la forme d'une question obsédante : « Pourquoi cela m'arrive-t-il ? » ou « À quoi bon continuer ? »
Chez une personne croyante, elle peut ressembler à une impression que Dieu s'est éloigné, que la prière est vide ou que les réponses d'autrefois ne suffisent plus. Chez une personne sans pratique religieuse, elle peut se manifester par un sentiment de vide, d'absurdité, de déracinement ou de solitude cosmique. Dans les deux cas, l'enjeu n'est pas de trouver immédiatement une explication parfaite, mais de ne pas rester seul avec la douleur.
Il est utile de ne pas tout spiritualiser. Une fatigue persistante, des attaques de panique, une perte d'intérêt généralisée, des troubles importants du sommeil ou de l'appétit peuvent aussi signaler une souffrance psychique qui mérite une évaluation professionnelle. Une démarche de soin ne discrédite ni la foi ni les questions existentielles : elle peut au contraire redonner les ressources nécessaires pour les traverser.
Le doute n'est pas une faute à corriger au plus vite. Il devient plus difficile lorsqu'il isole, envahit chaque instant ou fait croire que l'on n'a plus aucune valeur. Dans ce cas, parler à une personne fiable est déjà un premier geste de résistance contre l'abandon ressenti.
Comment traverser un sentiment d'abandon : 6 repères concrets
Il n'existe pas de méthode qui fasse disparaître la douleur à volonté. Ces étapes visent plutôt à créer un peu d'espace, de lien et de sécurité autour d'elle.
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1. Nommer ce qui se passe, sans l'édulcorer
Écrivez une phrase simple : « Je me sens abandonné parce que… ». Précisez les faits, les émotions et les besoins : peur, colère, fatigue, injustice, besoin d'être écouté. Mettre des mots sur l'expérience évite qu'elle reste une masse indistincte.
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2. Distinguer la question du sens de l'urgence du moment
Vous n'avez pas à résoudre le sens de votre vie pendant une nuit blanche ou une crise d'angoisse. Commencez par les bases : boire, manger un peu, dormir si possible, sortir quelques minutes, prévenir quelqu'un. Le sens se cherche mieux lorsque le corps n'est plus en alerte maximale.
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3. Choisir une parole à qui parler
Adressez-vous à une personne concrète : proche, professionnel de santé, groupe de parole, aumônier ou responsable religieux. Formulez une demande précise : « Peux-tu m'écouter vingt minutes sans essayer de résoudre le problème ? »
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4. Garder une pratique courte et réaliste
Une prière honnête, quelques minutes de silence, une marche attentive, un texte inspirant ou un journal peuvent suffire. L'objectif n'est pas de ressentir immédiatement la paix, mais de préserver un rendez-vous avec soi-même et avec ce qui compte.
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5. Revenir à vos appuis et à vos valeurs
Notez trois choses qui vous relient encore à la vie : une personne, une responsabilité, un lieu, une œuvre, une valeur. Même minuscule, un geste aligné avec cette valeur, appeler un ami, cuisiner, aider, créer, peut rouvrir une direction.
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6. Accepter un accompagnement dans la durée
Après un deuil, un traumatisme ou un épisode dépressif, l'apaisement est rarement linéaire. Un suivi psychologique, médical ou spirituel régulier donne un cadre pour explorer les questions profondes sans être submergé par elles.
Retrouver du sens sans nier la douleur
Face à la souffrance, les réponses toutes faites blessent souvent davantage qu'elles n'aident. Dire à quelqu'un que « tout arrive pour une raison » ou qu'il devrait simplement « avoir plus de foi » peut le couper de son expérience réelle. Le psaume 22 propose une autre voie : parler depuis la blessure, même avec des mots désordonnés, plutôt que faire semblant de ne rien ressentir.
La communauté a ici un rôle irremplaçable. Dans de nombreuses traditions, les prières de lamentation sont prononcées à plusieurs, et non seulement dans l'intimité. De façon très concrète, cela peut être un repas partagé, une présence silencieuse, un groupe de deuil, un lieu de culte accueillant, une association ou un suivi thérapeutique. Le soutien le plus juste n'efface pas l'épreuve : il allège le fait de la porter seul.
Les pratiques spirituelles peuvent aussi être utiles si elles restent libres et ajustées. Méditer, prier, chanter, lire un psaume, contempler la nature ou allumer une bougie sont des gestes modestes qui donnent une forme au vécu. Si une pratique accentue la culpabilité ou l'angoisse, mieux vaut l'interrompre temporairement et en parler à une personne compétente.
Enfin, chercher du sens peut passer par l'action. Après une épreuve, certaines personnes retrouvent un peu de cohérence en créant, en transmettant, en s'engageant ou en prenant soin d'autrui. Ce n'est pas une obligation morale, ni une réparation magique : c'est parfois une manière de constater que la souffrance n'a pas le dernier mot sur tout ce que l'on peut devenir.
La question « pourquoi ? » n'exige pas toujours une réponse immédiate : elle peut d'abord être une demande de présence, d'écoute et de sens.
Questions fréquentes
Quelle est la signification de « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » ?
La phrase est d'abord le premier verset du psaume 22, une prière de détresse. Dans les Évangiles de Matthieu et de Marc, elle est prononcée par Jésus sur la croix. Elle exprime à la fois une souffrance extrême et le fait de continuer à s'adresser à Dieu malgré l'impression d'être abandonné.
Selon les traditions, elle est comprise comme une référence au psaume, une manifestation de l'humanité de Jésus, une parole de solidarité avec les personnes souffrantes, ou l'articulation de ces différentes lectures.
Pourquoi Jésus cite-t-il le psaume 22 sur la croix ?
Les évangélistes relient clairement le cri de Jésus au langage du psaume 22. Beaucoup de lecteurs chrétiens considèrent que cette référence éclaire l'ensemble du récit de la Passion et, pour certains, qu'elle évoque aussi le mouvement complet du psaume, qui ne s'arrête pas à la plainte.
Il faut néanmoins rester prudent : les spécialistes discutent la portée exacte de cette citation et la manière dont les récits évangéliques ont transmis ces paroles. Il n'existe pas une interprétation unique qui fasse consensus absolu.
Est-ce normal de se sentir abandonné par Dieu ?
Oui, ce sentiment est présent dans de nombreux textes spirituels, dont les psaumes. Une période de doute, de colère ou de silence intérieur ne signifie pas automatiquement que votre foi est fausse ou que vous avez échoué.
En revanche, si ce ressenti devient envahissant, vous isole, s'accompagne d'angoisses intenses ou d'idées noires, il est important d'en parler à un professionnel de santé et à une personne de confiance.
Comment prier quand on ne ressent plus rien ?
Vous pouvez commencer par une prière très brève et très honnête : « Je ne sais pas quoi dire », « Aide-moi à tenir aujourd'hui » ou simplement quelques mots du psaume 22. Le silence, les larmes ou l'absence de mots peuvent aussi faire partie d'un temps de prière.
Ne vous imposez pas une performance spirituelle. Préférez un rendez-vous court et régulier à une pratique exigeante qui vous épuise ou vous culpabilise.
Quelle différence entre nuit spirituelle et dépression ?
Une crise spirituelle concerne surtout le sens, la foi, les valeurs ou l'impression d'une absence intérieure. Une dépression peut inclure une tristesse profonde, une perte durable d'élan et de plaisir, des troubles du sommeil ou de l'appétit, un ralentissement, une forte culpabilité ou des idées suicidaires.
Les deux expériences peuvent se croiser, et l'une n'exclut pas l'autre. Seul un professionnel de santé peut évaluer une dépression : il est préférable de consulter plutôt que d'essayer de trancher seul.
À qui parler de son angoisse spirituelle ?
Selon votre situation, vous pouvez vous tourner vers un médecin, un psychologue, un psychiatre, un aumônier, un ministre du culte ou un accompagnateur spirituel sérieux. Un proche capable d'écouter sans juger peut aussi constituer un premier appui.
Choisissez une personne qui respecte vos convictions, ne banalise pas votre souffrance et sait reconnaître les situations qui nécessitent une aide médicale. Un bon accompagnement ne vous dicte pas ce que vous devez croire.
En résumé
Le cri « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » ne donne pas une explication simple au malheur. Sa puissance tient peut-être précisément à cela : il autorise la plainte au lieu de l'étouffer, tout en maintenant une parole adressée à l'autre.
Si cette phrase résonne avec votre histoire, commencez petit : nommez votre douleur, cherchez une présence fiable et prenez soin de votre sécurité. Qu'elle soit religieuse, philosophique ou simplement humaine, la recherche de sens n'a pas à se faire dans la solitude.